Et si on ******* ta mère ? (1)

By

Part 1

Je te fais l’élégance de me retirer et t’offre le luxe de compléter le titre à ma place. Ces astérisques sont là pour accueillir tous les verbes capables de dire l’indicible et de refléter les monstruosités que ta maman chérie pourrait endurer dans ce système patriarcal que tu applaudis, que tu admires, que tu affectionnes, que tu révères, que tu honores, que tu bénis parfois, avec ferveur et foi.
Ce système que tu effleures du bout des doigts, autant y prendre part pleinement, autant y participer autrement, car après tout… pourquoi pas ? ;)

Quand on aime un ordre, on accepte ses désordres.

Pour l’instant tu te crispes. Tu te raids. Tu paniques. “Pour qui se prend-elle? Elle dépasse ses limites!”

Everything is fine until it’s your Mom. 
Tout va bien tant que c’est pas ta mère.

Respire… Je te montre dans ces lignes ce que ton esprit évite. Et c’est prévisible que ça t’irrite.

Cette colère je l’accueille sans la craindre, car c’est qu’en faisant la connaissance de “ta maman” dans cet écrit, que tu commenceras à comprendre, à déplier le sens, à soutenir le regard. Alors seulement, tu sauras compléter le titre, sans t’abriter derrière ton confort moral de l’indifférence, sans invoquer la pudeur pour maquiller ton silence.

C’est l’histoire d’Amal. Son nom porte l’Espoir.
Mais l’existence a tôt fait de le décevoir, la réalité l’a fait choir, dès le premier soir.

On entendait seulement le vent… et puis un cri. Le genre de cri qui fige le sang. C’était ta maman.

Un soir d’hiver.
Un de ces soirs où le froid s’infiltre partout, dans les murs, dans les draps, dans les os. Tu avais 13 ans. Tu étais malade, violemment malade. La grippe te clouait au lit, ta fièvre, obstinée, ne cessait de monter et de te consumer. Brûlante, oppressante, jusqu’à frôler les 40 degrés. Ton corps tremblait. Ton esprit divaguait. Ton cerveau produisait des hallucinations que personne ne pouvait calmer.

À ton chevet. Ta mère. Amal. Ton seul espoir. Elle parlait doucement, caressait ton front, tentait d’adoucir la douleur, de calmer la chaleur, de ralentir la peur…

Ton père n’était pas là. En mission, ailleurs. Toujours ailleurs en cas de besoin, toujours là pour se vanter de son absence comme d’un exploit.

Et dans la maison, la pénurie régnait. Aucune pilule à avaler. Aucun remède pour te soigner. Ta maman fit alors ce que font les mères quand il ne reste que le courage: elle se leva et sortit, défiant froid et nuit. À 23 heures. À la recherche d’une pharmacie. L’hiver pesait, la nuit était tombée, et la ville se vidait. Elle avance avec cette peur sourde que l’on apprend à apprivoiser quand on est (nait) femme. Nourrie de récits qu’on chuchote, de drames que toi-même tu tolères et qu’on note. La peur la tenait, mais rien ne la détournait. Pour sauver son enfant, elle irait là où le destin la jetait.

Hélas, parfois la chance n’est pas de notre côté. Le vent glacial semblait murmurer que quelque chose allait basculer. Ta maman marchait au mauvais endroit, au mauvais moment. Destin? peut-être. Mais surtout un déclic. Ce qui se passera dans les instants qui suivent changera sa vie à tout jamais.

Ta maman se fait agresser.

Agresser ? Bof. Pas très dramatique. Ce mot est tellement banalisé depuis la nuit des temps que ça ne te fait pas bouger d’un cran. Des agressions y’en a partout, et ça depuis très longtemps…

Ok, bon… Ta mère se fait abuser dans l’ombre des ruelles au pieds d’une poubelle. Là ça pique.

Ton coeur risque un arrêt.

Un honneur sali, trahi, violé. Et le pire, c’est qu’en plein acte de barbarie, pendait qu’elle hurlait de toutes ses forces et qu’aucun son ne se fit entendre, ta mère pensait à toi: qui te soignerait si la bête qui la pénétrait lui ôtait la vie? Sur cette pensée, ta maman perd connaissance et se livre à son monstre, dans l’ombre de la démence, sans défense… Dire que le monde continue de rendre cet acte un fait banalisé, aseptisé. Ta maman est désormais un corps… pour satisfaire des désirs de mâle en manque.

Quelques heures plus tard, ta maman revient à la maison, et toi tu t’énerves, tu lui cries dessus car elle a tardé. Elle s’excuse auprès de toi sans pouvoir te raconter ce qui s’est passé. Elle a honte. Elle a peur.

C’est ainsi que les flashbacks s’imposent. Ces traumatismes d’enfance qu’elle avait tenté d’enfouir, de chasser, de dompter. Ils débarquent. Ils sont là. Ce qui venait de lui arriver a fissuré le silence de sa mémoire, faisant remonter à la surface les souvenirs qu’elle croyait effacés… par une amnésie née d’un choc trop brutal pour être porté.

Petit voyage dans le temps…

Ta mère avait dix ans. Et dix ans est cet âge fragile d’insouciance et de naïve confiance, où l’existence ne connait ni soupcon ni défense.

Jean Jacques Goldman disait: “La photo n’est pas bonne mais l’on peut y voir, le bonheur en personne et la douceur d’un soir, elle aimait la musique surtout Schumann et puis Mozart. Elle allait à l’école au village d’en bas, elle apprenait les livres, elle apprenait les lois, elle chantait les grenouilles et les princesses, qui dorment au bois. Elle s’appelait Sarah, elle n’avait pas huit ans, sa vie c’était douceur, rêves et nuages blancs, mais d’autres gens en avaient décidé autrement…” Ce couplet, d’un autre contexte est sans doute né, trouve pourtant une place dans mon odyssée. 

Elle s’appelait Espoir, elle avait dix ans. 

Elle jouait dans la cour près de la maison, innocente sous un ciel d’été, lourd de chaleur, écrasant. Un t-shirt, un short d’enfant… visiblement très attirant. Une moto a ralenti. Un regard a insisté. C’était un homme de religion… Pas le regard distrait d’un passant, mais plutôt harcelant, indécent. Des clins d’oeil et des signes de la main pesants. Elle a cru d’abord à une erreur, une illusion dans la chaleur.. Ses parents sourds au cri de sa détresse, refusèrent de la croire, laissant naître la tristesse. Hélas, ce jour-là, l’enfance a compris qu’elle n’était pas protégée. Et depuis, les cauchemars n’ont plus cessé.

Tes grands-parents imposèrent à ta mère un mariage à treize ans et comme si son âge tendre ne suffisait pas, son époux avait soixante ans. C’était un marché. Un pacte de papier. On attendait ses dix-huit ans pour la livrer mariée. Un enfant contraint d’accepter un tel marché pour quelques billets… Pire encore, ce pacte n’est pas respecté. Elle ne vit pas avec lui, mais il a réussi à lui violer son intimité. A treize ans, on va à l’école, pas céder son corps à des alliés de l’âge avancé…

Violence traditionnelle, historique et patriarcale, ta mère a treize ans, et un vieil homme décide de sa morale. La société applaudit, le monde détourne le regard, un putain de crime, un rituel gravé dans l’histoire. 

Une empreinte que le temps ne gommera pas. Économiquement, c’est un marché où l’innocence se vend, là-bas. 

Treize ans, et déjà privée de choix. Treize ans, et le monde valide cette loi.

Elle se souvient de tout. De cette première fois qui n’en fut jamais une d’amour. Un corps confisqué, une enfance arrachée. Elle ne comprenait pas grand chose à l’époque mais elle savait: c’était impur. Et même sa famille l’a violemment abandonné, pendant qu’elle se brisait…

Elle encaisse. Elle accepte. Comme on apprend à respirer sous l’eau. Elle subit des années entières, et on appelle ça “tenir le coup”. Son seul refuge ? les études. Ses parents ont eu « l’amabilité » de négocier un élément non-négociable: les études jusqu’au baccalauréat. Comme si l’instruction était une faveur et non un droit. Ta maman est démesurément ambitieuse. Ses rêves dépassent les murs qu’on lui impose.
Elle rêve de médecine.. On lui rit au nez. Prescription sociale: reste à ta place!
On lui rappelle qu’elle devrait s’estimer chanceuse, d’autres filles s’arrêtent au collège, parfois à l’école primaire. Elle s’appelle Espoir. Alors elle espère en silence, convaincue qu’il existe toujours une fissure dans les murs, une issue de secours. Elle trouvera un moyen de finir ses études.

Elle se souvient aujourd’hui, de ce rêve réduit en cendres et les larmes dévalent comme une pluie de plomb.

À 18 ans, son rêve a été fracassé. Par une autorité. Un nom. Un pouvoir. Par un homme.

Et pas n’importe lequel.
Son professeur.
Abderrahim.

Laughing out loud, comme on dit.

Ta maman est harcelée par celui censé l’instruire, la guider, lui ouvrir un monde de savoir et d’opportunités. Se taire devient impératif, faute de quoi son année, son baccalauréat, son diplôme, tout son avenir serait balayé. Abderrahim, son professeur, homme qui ne manquait jamais une occasion de “frôler” les épaules de ses étudiantes ou de convier certaines d’entre elles à déjeuner sous couvert de bienveillance, la contraint cette fois à entrer dans une salle de classe sans manquer de bien l’enfermer et l’oblige à un baiser imposé. Et si elle ose refuser ? Et si elle ose en parler ? Les pires scénarios sont à imaginer.. Le monstre a le pouvoir de lui faire redoubler son année, et gâcher son espoir d’intégrer une université. Aucune caméra pour prouver, aucun surveillant digne de ce nom pour la protéger. Elle en sort apeurée, et même si elle réussit à lui échapper, elle reste consciente de son incapacité à parler. Mais elle ose quand même. Au début, anonymement. Elle n’aurait pas pu imaginer que la Direction défendrait son professeur adoré, et que surtout, arriveraient à dévoiler son identité. Son géniteur la retire de l’école pour sauver l’honneur. Son mari la bat. Le coupable reste libre, immuable et sans peur. Brisée, seule, effondrée, elle n’a qu’à se soumettre à la volonté des deux hommes qui dirigent sa destinée.

Le temps finit par tourner en sa faveur, ou du moins le croirait-on. Consciente de l’emprise dans laquelle elle vivait, elle parvient à divorcer à l’âge de vingt ans grâce à l’appui d’associations qui l’aident à reprendre un fragment de sa liberté. Un souffle d’espoir, un sentiment de bonheur… mais elle ignore encore que cette lumière… est juste éphémère. Elle se libère enfin de l’autorité de ses parents et de l’emprise de son « ex-mari », prête à reconstruire sa vie et à ouvrir son cœur à l’amour qui guérit et nourrit.

Elle rencontra alors un jeune homme charmant, aux qualités si nombreuses qu’elles frôlent la perfection. Elle croit vivre un rêve éveillé, jusqu’au moment où, dans un élan de sincérité, elle lui confie son passé. Lorsqu’elle lui révèle qu’elle est divorcée et qu’elle a été mariée pendant huit ans, sa réponse la frappe avec une brutalité sans description: il exprime son refus en réduisant son existence à son appareil de reproduction. Plus assez étroite selon lui… Le choc est immense, la déception, le dégoût, et dans cet instant elle comprend avec une clarté glaciale que, pour certains hommes, le mariage n’est pas un engagement du cœur mais une transaction d’un corps. La douleur fut d’une telle violence qu’elle lui arracha ses sens. À ce stade, deux issues seulement s’offraient à elle : sombrer dans la folie ou s’effacer de l’intérieur. Alors la mémoire a cédé. L’amnésie s’est imposée comme un mécanisme de survie, une grâce cruelle accordée par le destin pour ne pas mourir éveillée.

Puis vint le jour où elle rencontra ton père. Son amnésie lui a permis d’aller de l’avant. La vie sembla s’éclairer. C’était un homme bien, ou du moins, c’est ce qu’elle pensait…

À suivre…

Posted In ,

Laisser un commentaire