
Aujourd’hui est encore une nouvelle déception liée à son existence en tant que femme. Elle te donne à manger, te sourit comme si de rien n’était, veille à ton chevet jusqu’à ce que tu sombres dans les bras de Morphée. Que faire ? À qui s’adresser? À qui se confier ? Faut-il en parler à celui qui t’a enfanté ? Hors de question.. très risqué…
Le lendemain, avant le retour de son mari, elle rassembla ce qu’il lui restait de courage et prit le chemin du droit, vers un commissariat qu’elle croyait encore un abri de foi, persuadée naïvement que l’affaire pourrait se régler en toute discrétion… Hélas, dès son entrée, la sentence était déjà prononcée. Amal n’est pas une victime, mais un dossier en plus, un stéréotype figé par l’ordre établi, une femme qu’il convient de maintenir dans le silence et l’oubli. Une femme dans la trentaine, donc suspecte, donc responsable, donc forcément complice de son propre supplice.
Elle entendit le commissaire murmurer, sans même la regarder, avec ce détachement sûr de lui, ce mépris bien appris : « Encore une traînée, faites-la entrer! “
Et les questions s’enchaînèrent, alignées, calibrées, recyclées : « Que fais une jolie femme, dehors, seule, la nuit, à ton âge ? Pourquoi n’étais-tu pas chez toi ? N’avais-tu donc personne pour te surveiller… un père, un mari pour t’en empêcher ? Qu’as-tu fait pour le provoquer ? Tu savais pourtant comment sont les hommes non ? Ignorais-tu les risques ? Et puis sérieux… à quoi t’attendais-tu ? Que portais-tu ? Un foulard et une Abaya ? Très classique… vous cachez très bien vos vices… «
Oui. L’affaire fut classée sans suite.
Une semaine à peine, le murmure avait déjà fait le tour des ruelles. Ton père apprend la nouvelle. Tu rentres de l’école, le cartable encore en bataille sur tes épaules, et tu la vois: ta mère, tabassée, figée dans un silence qui cogne plus fort que les paroles, le corps marqué, l’âme pliée.. Toi, tu es guéri, toi, on t’a laissé respirer, et désormais c’est elle qui encaisse, elle qui paie, elle qui subit.
Savais-tu que sa belle-famille la traitait de traînée ? Que son honneur était piétiné par ceux qui devraient se présenter à ses côtés ? Comme si sa dignité avait le mérite d’être noyée, et que son âme même devait être humiliée… Ils ont nourri ton père de mensonges et de poisons, lui disant que ta mère n’est que déshonneur et trahison. Sa mère ose lui souffler : c’est toi l’homme, c’est à toi de la corriger. Parfois… la femme est un loup pour la femme.
Plus tard, en grandissant, tes pensées s’attardent sur elle, et tu décernes enfin une logique perverse et cruelle : elle aurait brisé l’« honneur » familial.
C’est donc à son mari de la corriger, frapper, redresser, au nom d’une morale déformée, maquillée de versets récités de travers pour mieux l’écraser.
Adieu l’amnésie, elle règlera désormais l’addition du présent, et du passé. Paix à son âme.
Un jour tu fais défiler l’écran, un geste machinal sur Instagram, et là, un titre te heurte, obscène, frontal, presque criminel dans son signal :
« Et si on ******** ta mère ? »
Ton coeur se contracte, se cabre et se serre. La colère monte, viscérale et amère. Tu t’apprêtes à maudire l’autrice, à condamner son audace, avant même de la lire, et c’est normal: encore un mécanisme de défense, un réflexe de décence. Et pourtant tu cliques. Tu lis. Ce texte parle de toi, de votre histoire.. Tu découvres ta mère pour la première fois, présente seulement dans les lignes, dans la douleur qui dégouline.
Et puis soudain, au détour d’un paragraphe, ton coeur ne fit qu’un bond: une lettre à ton nom.
La lettre qui répondra à toutes tes questions, mais qui surtout, te fera sortir, à ton tour, de ton déni et de ta scotomisation.
« Mon fils chéri,
Si tu lis cette lettre, c’est qu’Aya Gheris a réussi à te trouver. Ne me demande pas d’où je la connais, le plus important c’est qu’elle a un message à te faire passer.
Si tu lis cette lettre, c’est que j’ai fais une énième crise, et cette fois-ci, j’y ai succombé.
Je ne sais combien de temps s’est envolé, mais je crois que l’univers choisit bien son moment pour te guider, il a su te retrouver au moment le plus convoité.
Je ne t’écris point pour te faire haïr ton père, ni pour salir son image paternelle, ni pour forger en toi une guerre contre les hommes sur Terre.
Je me déclare féministe. Mais pas au sens brouillé qu’on a voulu vous inculquer. J’apprécie autant les hommes que j’admire les femmes. Je méprise certains hommes comme je répugne certaines femmes. Je te l’avoue: le vrai mal naît aussi de celles qui enseignent mal, qui voilent l’humanité sous des coutumes, des cultures et des traditions infâmes.
Ce soir, même dans une tombe serrée, ton éducation est ma priorité, mon fils adoré.
Ne cherche point à être autre pour briller ou te distinguer, cherche à l’être pour réparer, pour relever, pour panser et redresser. Ne te glorifie pas d’être un homme dit « normal », qui ne frappe point, qui ne viole point, qui se croit moral.
Ce qui détruit une femme : c’est l’époux convaincu de sa propre droiture, le voisin muet, le père qui nie pour sauver la structure, l’ami qui détourne les yeux pour maintenir l’accord, ces hommes qui rient des outrages pour préserver le décor, qui minimisent les plaintes, les nommant excès ou drame, qui naturalisent le contrôle et l’érigent en programme, qui protègent l’ordre patriarcal comme on protège un héritage, sans voir que chaque silence nourrit le même carnage. Ainsi, les hommes dits « corrects », par confort ou par stratégie, participent, sans lever la main, à la même tragédie.
Mon fils, brise les chaînes du passé et refuse les héritages fanés ! Ne considère jamais le corps d’une femme comme un bien à troquer ni une propriété, ni une monnaie d’échange, ni un fardeau d’honneur, ni un outil conjugal. C’est une femme. C’est une âme.
Ouvre ton esprit à toute reflexion, même sans adhésion, fais place au respect comme position.
Je l’ai appris, moi, auprès de Simone de Beauvoir, qui nous force à penser au-delà des miroirs. Elle l’a bien illustré: la femme n’est pas une donnée biologique neutre, mais une construction sociale prédéterminée par des normes, des attentes, des rôles imposés, et des hiérarchies de pouvoir. La société ne laisse pas à une fille le choix d’être femme. Aucun choix d’advenir, la société la modèle, l’éduque et l’ajuste à ce qu’elle doit devenir. Et le plus cruel, le plus ancien des apprentissages, c’est celui qu’on glisse aux filles dès le plus jeune âge : avoir peur en silence, porter la faute en héritage, douter de leur droit d’exister et surtout, de leur légitimité.
Depuis que les sociétés se sont dites organisées, la femme n’a jamais été le sujet: elle est l’Autre. Dans l’antiquité, on admirait la beauté des femmes dans les poèmes. Très flatteur en effet, mais elles ne pouvaient ni posséder, ni voter, ni choisir leurs destinées. Dis-toi que là où la plus ancienne cité de la démocratie est née, Athènes, la ville dont tu ne cessais de rêver, la femme n’avait aucune voix politique à exercer.
Ironie du sort: la démocratie a commencé par exclure la moitié de l’humanité. Et que dire de la philosophie moderne ? Rousseau voulait la femme pour mieux plaire et charmer, Locke la rêvait ange du foyer, docile et sacrée. Même Kant, la jugeait être un objet moral diminué, privée d’un jugement propre autonome et éclairé.
La modernité arrive, promettant réparation, mais elle n’offrit qu’un masque neuf à l’exploitation.
La révolution industrielle ouvrit ses maisons, embaucha les femmes, mais vola leur rémunération. Ces femmes enrichirent des empires sans jamais s’enrichir, travaillèrent dans l’ombre pour d’autres avenirs, devinrent des machines qu’on use sans applaudir, surveillées, contrôlées, sommées de se contenir.
Alors certaines ont crié, écrit, brisé le silence ancien : Olympe de Gouges, Wollstonecraft, des plumes en feu dans la main.
En vain.
La société voulait les idées des femmes, leur éclat, leur génie, mais surtout pas leur liberté et encore moins leur vie…
Mon fils…
Je te ferai part désormais d’un sujet tellement tabou que je ne peux en parler que dans ma tombe… Savais-tu mon fils que pour ta mère, “faire l’amour” était consigne, une tâche qu’on assigne? Que mon corps même brisé par la fatigue, devait répondre présent sous peine de chantage physique? J’ai appris à croire que mon corps était monnaie, qu’il fallait marchander sa peau pour rester tolérée, sinon ton papa finira par me tromper.
J’ai compris qu’on opérait dans un monde d’appétits jamais rassasiées: quand l’homme a faim, la femme est un plat délicieux à présenter. Quand l’infidélité frappait à notre porte, je pensais encore que la faute était sur mon corps, pas assez désirable, pas assez “femme”, disait-on, pour mériter l’accord. Ton père aurait le droit de s’égarer, parce qu’il est homme, et ça, c’est un argument sacralisé. Sous le masque animal, ils baptisent leurs dérives, et nomment « naturel » ce qui n’est que pulsion captive. Et non, mon fils, je ne généralise pas, je témoigne. Je ne parle pas d’exceptions qu’on brandit comme des médailles dignes. Car ne pas nuire n’est pas un exploit héroïque, et faire exception ne dissout pas le système toxique.
Mon dernier conseil, mon fils, s’il devait t’accompagner longtemps, c’est de prendre soin de ta femme, de ta fille, mais plus largement encore, de chaque femme croisant ton présent. Accorde‑leur la même valeur que tu offres à tes frères d’âme, à ton père, à tes amis, à toute figure masculine que tu acclames. Aime sans compter : l’amour, lorsqu’il est juste, rend toujours le ciel habitable, presque paradis. Vois en elle une âme à protéger, non par contrôle, mais par loyauté. Laisse‑la vivre sans chaînes, aimer sans peur, se tromper parfois car l’erreur est humaine et jamais déshonneur. N’en vois pas une paire de seins mais plutôt un cerveau, une amitié, une complicité.
Aujourd’hui, tu lis ces mots et tu pleures ta mère, mais sache‑le : je ne suis pas seulement celle qui t’a donné la lumière.
Je m’appelle Amal. Je suis l’Espoir, même quand le monde fait mal. Je suis la voix de femmes innombrables, je suis leur fatigue et leur courage.
Je t’aime plus que les mots ne savent le dire. Je te regarde d’en haut, et au fond de moi, sans l’ombre d’un doute ni d’une crainte, je sais que tu me rendras fière, sans aucune contrainte.”
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